Nous sommes la dernière des compagnies franches de Khatovar. Nos traditions et nos souvenirs ne vivent que dans les présentes annales et nous sommes les seuls à porter notre deuil. Ni soudards, ni chevaliers, les hommes de la Compagnie noire sont des mercenaires entraînés, équipés, professionnels. Peu leur importe qui les emploie et pour quoi. Ils ont choisi de suivre la bannière de la Compagnie et de lui rester fidèle. Ce qu'ils font, en toutes circonstances. En s'enrôlant, ils ont tracé leur destin et choisi leurs frères d'armes. Ils s'appellent Toubib, Clochepouille, Silence, ... Mon nom est Elmo Woode, mais les frères de la Compagnie me connaissent sous le nom de Clochepouille. Telle est la tradition : qui intègre la Compagnie noire se voit attribuer un surnom, et les plus anciens comme Silence et Qu’un-Œil ont, au fil des années, oublié leur véritable identité.
Je suis né voici de nombreuses saisons sur le continent de la Dernière Lune, dans une tribu Kaltan nomade. Bien qu’humain, dès mon plus jeune âge j’ai eu pour compagnons de jeu des Lycants et des Orks. J’avais treize ans lorsque la bête anéantit ma tribu. Je pris alors la route et après moult péripéties fus intégré à la Compagnie noire comme éclaireur.
La Compagnie, au fil de ses errances, a traversé bien des lieux, de défaites en victoires. Et dans maints endroits, la simple mention de son nom fait naître la crainte dans les yeux des gens. Plus personne ne sait ou se trouve Khatovar, et les annales ont été détruites ou perdues, plongeant ainsi dans l’oubli la mémoire de nos frères tombés au combat. Ma connaissance de ces terres, des coutumes et dialectes m’amena au contact des officiers, plus que je ne l’aurai souhaité... Toubib me prit en amitié et m’apprit les rudiments de l’écriture, me formant ainsi à lui succéder comme annaliste.
Baar’bak s’est déjà tourné vers la Bête, il n’a pas résisté longtemps à son appel… et Zand n'a pas tardé à le suivre. Tignasse n'a pas lutté bien longtemps. J'ai dû l'achever moi-même, avant qu'il ne nous tue tous dans notre sommeil. Nous ne sommes plus que trois du détachement envoyé à Hystéria : Toubib, Silence, et votre serviteur. Curebourse, envoyé à notre recherche, a été assassiné par une sorcière Mad. La Compagnie noire est dissoute. Pourtant je continuerai à tenir ces annales, ne serait-ce que par la force d’une habitude enracinée par toutes ces années de pratique. Peut-être ceux à qui je dois les ramener trouverons-ils quelque intérêt à ces notes. Le cœur ne bat plus mais des spasmes agitent encore les membres. La Compagnie est morte de fait, mais son nom survit.
Comme le disait la Dame, « Le Mal est relatif. On ne peut pas lui mettre d'étiquette. On ne peut ni le toucher, ni le goûter, ni l'entailler avec une épée. La Mal dépend de quel côté on se trouve, de quel côté on pointe son doigt accusateur. »A long terme, nous sommes condamnés aussi, même si pour l’instant les crises sont rares et espacées. La lumière du jour nous est difficilement supportable, et chaque jour qui passe nous rend plus indifférents les uns aux autres.
Mercenaires nous sommes et nous resterons. Que nous importe si la cause de notre employeur est légitime ? On nous paye pour la servir et chaque nuit nous patrouillons autour d’Hystéria chassant sans répit les Contaminés, traquant les envoyés de la Bête.
Si Hystéria est toujours debout, si ses venelles sont animées, si l’on peut s’y procurer vivres et marchandises au marché, et boire dans ses tavernes, c’est grâce aux Seekers, certes, mais nul ne sait pourquoi ils n’ont point encore été débordés. Sur eux nous avons un sérieux avantage : lorsque la Bête est proche, nous voyons à travers ses yeux, nous la ressentons dans tout nôtre être, et au prix d’efforts toujours plus grands, arrivons à canaliser à notre profit le débordement de haine qui l’habite.
C’est pourquoi nous parvenons souvent à contrer ses attaques.
Mieux vaut ne pas nous avoir comme adversaires en ces moments : nous sommes insensibles à la fatigue, à la douleur et à la pitié, et la puissance de nos coups est décuplée. Mais combien de temps encore parviendrons-nous à garder le contrôle ?
Je ne crois pas au concept de mal absolu… Je nous trouve comparable à l'Ennemi, et je crois que les notions de bien et de mal sont déterminées après les événements par ceux qui survivent. Les érudits de Veldt et les médecins Syphéens avec qui j’en ai parlé sont unanimes sur le sujet, et même si certains s’emploient à inverser le processus, il sera probablement trop tard pour nous.
Le changement opère…